L’incident de Lunéville

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Un journal champenois a fait paraître, le 1er avril 1913, un article relatant l’atterrissage nocturne d’un Zeppelin monté par des officiers allemands sur le terrain de la garnison de Reims. Les lecteurs ayant cru à ce poisson, reviennent bredouilles du lieu de l’accident.
Le 3 avril de la même année, un dirigeable allemand est contraint à un atterrissage forcé, en France, par les conditions météorologiques.

Les quatre officiers prussiens (capitaine Glüntz, capitaine George, lieutenant Jacobi, lieutenant Brandeis), en uniforme, placés sous les ordres du capitaine Glüntz, étaient en mission pour tester ce Zeppelin IV, qui venait de sortir des usines de Friedrichshafen, station située sur le bord du lac de Constance, le 14 mars précédent. Le Zeppelin LZ-16 accueillait également sept mécaniciens et techniciens civils. C’était le plus gros dirigeable que l’homme ait jamais conçu, le seizième de la couvée des Zeppelin. Ils avaient décollé de Friedrichshafen à 6h15 du matin pour la troisième sortie de ce dirigeable et des essais en haute altitude, mais furent vite confrontés à des conditions météorologiques désastreuses. Du vent, beaucoup de vent, l’ennemi juré des dirigeables. Et le brouillard. Ce jour-là d’ailleurs, aucun avion n’avait pris l’air ! Les officiers donnèrent au pilote leur accord pour rentrer à Friedrichshafen, mais l’appareil, poussé par un fort vent de sud-est avait dévié de son itinéraire initial, et les nuages empêchaient de pouvoir se repérer. De plus, la température ayant fortement baissé à cette altitude, l’humidité condensée sur le ballon gela. Les hélices projetèrent alors des éclats de glace qui perforèrent l’enveloppe et les ballonnets du zeppelin, provoquant une importante perte de gaz[9], que le colmatage des fuites ne parvint pas à compenser. Après concertation des officiers, il fut question de descendre en- dessous de la couche de nuages pour trouver un endroit ou atterrir. Le dirigeable, au-dessus de Baden, doit donc se mettre dans le lit du vent, franchit le Rhin et survole l'Alsace alors allemande. Quand la visibilité revient, vers midi, les montagnes vues à droite ne sont pas la Forêt Noire mais les Vosges. Repartir vers la base de départ est impossible, l'équipage tente de rallier Metz (Allemande) mais en vain. Il franchit la frontière franco-allemande vers Belfort, passa Vesoul puis Épinal, Baccarat et le fort de Manonviller (repéré, il fait l'objet de télégrammes au ministère de l'Intérieur français).
Se poser dans un champ, c'est s'exposer à la vindicte populaire et cette possibilité est donc écartée. Finalement il atterrira vers 12h40 en catastrophe sur le Champ de Mars de Lunéville, un terrain de manoeuvres et en plein exercice militaire. L'équipage se met ainsi sous la protection de l'armée et les militaires forment un cordon de sécurité. Ainsi, les cavaliers du 17e régiment de chasseurs à cheval, dont la caserne est située près du Champs de Mars, amarrent le dirigeable avant qu’il ne devienne l’attraction du jour. L’atterrissage coïncidait avec la fin de la pause de midi dans les usines environnantes, et la foule, quand elle se rendit compte à la forme du dirigeable qu’il s’agissait bel et bien d’un ballon allemand, fut prompte à rejoindre le champ de manœuvres pour observer l’appareil. Le général Lescot, commandant la 2e division de cavalerie, arrive bientôt suivi des généraux de brigade Varin et de Contades, de M. Lacombe, sous-préfet des Vosges, de M. le baron de Turckeim, maire de Lunéville, et d'autres représentants des autorités civiles et militaires. M. Imbert, commissaire de police, et M. Tavernier, capitaine de gendarmerie, interrogèrent, au moyen d'interprètes, les officiers qui montaient le Zeppelin. M. Fougère, représentant de la maison Terrat, enlève les bougies du moteur pour l'immobiliser. De leur côté, les douaniers visitent l'intérieur de la nacelle du dirigeable et font un procès-verbal de ses divers appareils. En soirée, le capitaine allemand se rend à la poste dans l'auto du maire, M. de Turckheim, pour télégraphier à l'ambassade d'Allemagne à Paris, au ministère de la Guerre à Berlin et à la société Zeppelin à Friedrichshafen.

Le Zeppelin passera la nuit à Lunéville où il sera gardé, sous la surveillance de la police et de la gendarmerie. M. Ficher, commissaire spécial d'Avricourt, venu pour procéder à l'enquête, a pris connaissance du livre de bord trouvé dans, la nacelle avant et sur lequel se trouvaient indiquées les premières sorties effectuées par le dirigeable pendant le mois de mars.
Le général Hirschauer, inspecteur permanent de l’aéronautique militaire, accompagné de plusieurs officies en civil de la base de Chalais-Meudon, arrive sur le champ de manœuvres à 6 heures du matin. Il avait quitté la veille au soir Paris pour Lunéville, où il avait passé une partie de la nuit. Le général se fait aussitôt présenter les officiers allemands. Il visite, en compagnie de ces subordonnés, le Zeppelin et ses installations intérieures pendant 2 heures. Peu après, une équipe de vingt aérostiers, venus en toute hâte de Strasbourg, Baden et Francfort en automobiles, est autorisée à entrer sur le terrain de manœuvre et à procéder aux réparations du dirigeable. A neuf heures du matin arrive en gare de Lunéville un wagon expédié d’urgence de Friedrichshafen renfermant le matériel nécessaire au ravitaillement de l’aérostat, notamment de l’hydrogène et de l’essence. Deux envoyés de la maison Zeppelin convoient ce matériel.

Après avoir enlevé un des moteurs arrière, afin de délester l'aérostat, et avoir consolidé son armature en aluminium à l'aide de charpentes improvisées, le pilote demande au général Hirschauer de bien vouloir lui faire restituer les bougies d'allumage de ses moteurs, démontées la veille par le génie, pour mettre le dirigeable dans l'impossibilité de repartir. Le général les lui fit remettre aussitôt. Il vient, en effet, de recevoir par téléphone, du ministre de la Guerre, l'autorisation de laisser le Zeppelin repasser la frontière.

Avant de quitter Lunéville, les passagers du Zeppelin-IV doivent effectuer le versement d'une somme de 7 000 francs, à titre de provision, pour le montant des droits de douane. Sur un télégramme expédié d'Allemagne, une maison de banque avance la somme et les redevances indiquées furent acquittées.

Vers onze heures et demie, une escadrille composée de trois aéroplanes militaires venus d'Epinal évolue au-dessus du dirigeable allemand avant de se poser à ses côtés. Les officiers aviateurs sont acclamés par la foule. Enfin, toutes les formalités ayant été accomplies, l'autorisation de partir fut donnée au pilote et aux mécaniciens civils demeurés seuls à bord du Zeppelin. Quelques inscriptions tracées sur les nacelles par les curieux accourus au premier moment sont alors effacées (« bonjour, Strasbourg ! », « Vive la France ! » ou « sales Boches »). Après quoi la manœuvre de l’appareil s’effectue. Les soldats détachent les masses de plomb auxquelles le navire aérien est amarré.

A ce moment, une chaude alerte se produit : un coup de vent vient, en effet, soulever les trente soldats agrippés aux nacelles et qui maintiennent l’aérostat. « Lâchez tout » crie-t-on. Les hommes se laissent alors tomber à terre. Le ballon, libéré, pique soudainement du nez, mais la pointe s’arrête à deux mètres du sol. Pour le remettre en position, il faut qu’une équipe traverse le dirigeable de l’avant vers l’arrière. Le ballon reprend son équilibre.

A midi, le sous-préfet et le général Lescot signifient au capitaine Glüntz qu’il est libre. A midi et demi, un coup de sonnette retentit et le pilote donne un ordre. Lentement, le long navire aérien s'élève au-dessus du champ de manoeuvres, sur lequel il plane pendant plus d'une heure. Il lutte avec de grandes difficultés contre le vent qui le pousse vers le nord. Finalement, il disparait à l'horizon, dans la direction de Metz.

Quelques minutes plus tard, les officiers allemands prennent place dans une automobile, en compagnie de M. Fischer, commissaire spécial, qui les reconduit à la frontière.

Après avoir franchi la frontière à 15 heures à Moncel, le dirigeable atterri une heure plus tard sur le champ de manœuvre de Metz Frescaty, son port d’attache allemand et obtenir ainsi son homologation. Le dirigeable est garé dans le hangar où est déjà stationné le Zeppelin Z-I.
Ce n’était pas de l’espionnage, mais le dirigeable avait survolé le fort de Manonvillers, et la situation géopolitique ne prêtait pas à sourire, moins encore dans notre région soumise à un légitime esprit de revanche et où étaient nombreux les Alsaciens-Lorrains ayant opté pour la France.

Une médaille de propagande frappée en Allemagne tance d’ailleurs les officiers et ingénieurs français venus visiter et photographier l’intérieur de l’engin responsable du trouble public.
En France, mais aussi à l’étranger, les cartes postales éditées à Lunéville circulèrent rapidement, tandis que les caricaturistes s’emparaient de l’affaire, qui mobilisa militaires, sous-préfet, notables, journalistes, procureur, douaniers, ambassadeurs…
Cet incident trouve sa conclusion le 24 mai 1914, à l’occasion de la cavalcade annuelle de Lunéville et de ses chars porteurs de Zeppelin miniatures propres à faire rire la foule (avec des noms tels reste-en-panne…). 

La façon chevaleresque dont la France a clos l'incident de l'atterrissement du Zeppelin a eu un grand retentissement en Allemagne.

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Publié dans Inspirations

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